Le 29 juillet 1815, le roi Louis XVIII apposa sa signature au bas du contrat de secondes noces du ministre de la Police générale, veuf depuis trois ans. Le 1er août, le sacrement de mariage fut administré aux époux dans une chapelle privée du Faubourg-Saint-Germain, comme il convenait à un duc de 56 ans et une jeune femme de 27 appartenant à la fleur de l'aristocratie. En apparence, rien de très original. Sauf que le ministre, titré duc d'Otrante en 1809, s'appelait Joseph Fouché, qui, par trois fois, entre le 17 et le 20 janvier 1793, s'était prononcé pour la mort et l'exécution du frère aîné de Louis XVIII et, le 10 novembre de la même année, avait présidé à Lyon une cérémonie au cours de laquelle bibles et livres de prières avaient été jetés au feu, tandis qu'un âne, revêtu d'habits sacerdotaux, s'abreuvait dans un calice ; et que le comte de Castellane, père de sa nouvelle femme, avait été contraint d'émigrer sous la Terreur dont le conventionnel Fouché avait été, à Nevers puis à Lyon, l'un des agents les plus violemment répressifs, en vertu de sa proclamation : "Ayons le courage de marcher sur des cadavres pour arriver au bonheur public, à la régénération du monde !" Lénine et Mao n'ont rien inventé. 

Pourtant, ce fils de capitaine négrier nantais, ce professeur de physique formé par les oratoriens n'était pas, comme son ancienne connaissance Robespierre, drogué à l'idéologie, ni du reste à rien d'autre. Sa particularité, qui fit souvent sa supériorité, était de sembler inaccessible aux passions. Ni les femmes - il fut durant vingt ans le mari très fidèle de Bonne-Jeanne Coiquaud, fille de notaire, et le père toujours attentif de leurs quatre enfants -, ni le jeu, ni la table, ni les voyages, ni la lecture et l'écriture, ni l'amitié de cœur, qu'il confondait avec la complicité, rien. Même la richesse, qu'il amassa en quantité considérable et de façon douteuse comme nombre de ses collègues, ne lui procurait pas de jouissance. Tout le sépare ainsi de son frère ennemi Talleyrand (1), sauf un point sur lequel il le surpassait : le besoin effréné de pouvoir. 

Dans son enquête d'une extrême minutie, d'autant plus méritoire que Fouché s'est ingénié à ne pas laisser de traces écrites, Emmanuel de Waresquiel reconstitue cet itinéraire tendu vers ce seul objectif, par tous les moyens, dont le principal était, grâce à un extraordinaire système de fichage précurseur des Renseignements généraux, de tout savoir sur tout le monde, ou du moins de le faire croire et ainsi de se faire à la fois craindre et rechercher, y compris de Napoléon. Terroriste sous la Terreur, fossoyeur de Robespierre, prêtant la main au 18 brumaire, poursuivant les chouans mais amnistiant les émigrés, se faisant une clientèle chez les royalistes, notamment les nobles dames comme la marquise de Custine, la comtesse de Chastenay ou la princesse de Vaudémont, tout en recyclant les anciens jacobins, Fouché, qui, selon Madame de Staël qu'il protégea, "avait pour principe de faire le moins de mal possible quand c'était inutile", porta au degré suprême l'art d'avoir de multiples fers au feu, y compris à l'étranger puisque, sentant venir très tôt la fin de l'empereur, il prend des contacts avec Londres, Vienne et Saint-Pétersbourg. 

Jusqu'au jour de son second mariage, Fouché réussit ainsi à se rendre indispensable, réalisant son chef-d’œuvre sous la deuxième Restauration lorsque, ministre de la Police de Napoléon jusqu'au 21 juin 1815, il redevint celui de Louis XVIII le 9 juillet, imposé par les royalistes les plus ultras, à commencer par le comte d'Artois, et aussi par Wellington, qu'il avait persuadés que le retour des Bourbons à Paris passait nécessairement par lui. Mais, comme lui disait son vieux camarade Thibaudeau, "tu as le péché originel", celui du régicide. En septembre 1815, il dut quitter le gouvernement ; en janvier 1816, il était proscrit. Du moins s'était-il maintenu aux affaires plus longtemps que beaucoup, grâce à ses secrets de haute et basse police. "Âme de démon et face de cadavre", selon Victor Hugo, qui, comme toujours, exagère, à quoi avait-il cru vraiment ? À la fois en lui-même, selon son talentueux biographe, et à la nécessité de "conserver ce qui peut l'être de la Révolution", quel que fût le régime politique produit par des circonstances dont il tirait admirablement parti après les avoir souvent anticipées mieux qu'un autre. 

En 1824, quatre ans après sa mort à Trieste, parurent des Mémoires de Fouché, apocryphes. Apocryphe, cette existence énigmatique ne l'avait-elle pas été tout du long ? 

Publié le 30/12/2014 à 15:55 - Modifié le 31/12/2014 à 07:48 par Marc Lambron et Laurent Theis