FOUCHÉ, LE PREMIER FLIC DE FRANCE 
  
Voici enfin, sur le légendaire chef de la police qui mit la France en fiches, une volumineuse et passionnante biographie. 
Des cheveux ternes, le teint blême, des yeux de poisson mort et un visage long comme un interrogatoire de police. Pour la postérité, c'est le portrait qu'a laissé Claude Dubufe (illustration ci-dessus) de Joseph Fouché (1759-1820), l'éternel flic louvoyant, le ministre au manteau rouge et aux desseins noirs. Emmanuel de Waresquiel tente un dépoussiérage du personnage.
Qu'y a-t-il sous le vernis ? Il avait déjà fait l'expérience avec un formidable « Talleyrand ». Mais l'évêque d'Autun est resté populaire pour ses bons mots et ses trahisons. Fouché est un fourbe d'une autre nature. Il est retors, mais toujours aux ordres. Face au «diable boiteux», il s'apparente à un démon froid.
Waresquiel a donc repris le dossier de ce « guetteur mélancolique ». Il a fouillé les archives, trouvé des lettres, et a tiré, de ce destin hors du commun, une fresque. Celle d'un homme qui conspire moins qu'il ne suit une certaine idée de l'Etat, en éprouvant autant de plaisir à provoquer les crises qu'à les résoudre.
Il nous raconte l'oratorien qui choisit la tonsure pour la sécurité, le professeur féru de sciences mais qui aime encore plus la politique, ne serait-ce que pour conserver les deux valeurs qui lui tiennent le plus à coeur : l'ordre et la liberté. 
« J'étais [ ...] moralement ce qu'était le siècle», écrit-il dans ses « Mémoires ». Ce n'est pas forcément une bonne nouvelle. Il vote la mort du roi parce que le roi est déchu - « le régicide était son innocence », dira de lui Chateaubriand - et servira avec la même absence de convictions Louis XVIII. 

 Constance dans la loyauté.
 Ce notable calme aime réprimer, quelquefois dans le sang, comme ce fut le cas pour l'insurrection lyonnaise de 1793, où il se cache derrière Collot d'Herbois. Il demande la main de Charlotte, la soeur de Robespierre, participe au renversement de l'Incorruptible, puis souffle à Barras la machination pour éliminer les députés royalistes. Une telle constance dans la déloyauté lui ouvre la voie de la sûreté. Nommé ministre de la Police sous le Directoire, il facilite le coup d'Etat du 18-Brumaire tout en envisageant déjà l'après-Napoléon. Malgré les coups de Talleyrand, il se maintient en poste jusqu'en 1810.
Emmanuel de Waresquiel le décrit comme une pieuvre silencieuse, mais c'est plutôt une araignée que l'on voit, un homme tapi au centre de sa toile, attentif à la moindre vibration de l'histoire dont il pourrait tirer profit. Il n'est paradoxal qu'au premier abord. Il aime à la fois l'ordre et le complot, c'est-à-dire l'organisation du désordre. 
Né près de Nantes, il reste esclavagiste par goût du commerce tout en considérant l'immoralité de la chose. Ce n'est pas un orateur. Son mince flet de voix ne lui permet pas de captiver une assemblée comme le faisait Robespierre. Il est plus à l'aise dans le tête-à-tête, lui derrière son bureau, prêt à signer l'arrestation de son interlocuteur. Il est révolutionnaire dans le sens où il souhaite que la propriété change de mains et qu'une élite en remplace une autre.

Son génie : "savoir manier les peurs" 
« Le génie de Fouché, car il a du génie, c'est de savoir manier les peurs», assure Waresquiel. Il est sans illusion sur ceux qu'il sert. Il sait qu'il reste en place parce qu'on le craint plus dehors que dedans. Et il met en place une police moderne. En gros, il met la France en fiches. L'Empereur finit par se méfier de cet homme qui sait tout sur tout le monde. Il le fait duc d'Otrante en lui retirant l'Intérieur. 
Mais l'homme est tout aussi redoutable à l'extérieur. Au retour de l'île d'Elbe, Napoléon lui redonne son poste sans être dupe des manigances autour du «tout, excepté Bonaparte». Il fait partie de ceux qui l'obligeront à abdiquer. Louis XVIII applaudira, tout en se méfiant de ce régicide qui semble si à l'aise au milieu des ruines, lui qui avait accompagné les tumultes de la Révolution et la gloire de l'Empire.  
Fouché meurt avec ses fiches en exil à Trieste. Il les aurait brûlées. En enfer, il vaut mieux voyager léger... 
 
 Laurent Lemire, 16 octobre 2014, , publié sur le net le 03-01-2015