VGE : «Entre l'Histoire réelle et l'Histoire rêvée, il n'y a que la minceur d'une feuille de papier» 

Valéry Giscard d'Estaing nous propose une uchronie, un récit héroïque et imaginaire où la Grande Armée napoléonienne, au lieu de succomber sous l'hiver russe, quitte rapidement Moscou, écrase sur son passage l'armée de Koutouzov, et fait un retour glorieux en France et en Europe, où l'Empereur installe la paix. VGE nous raconte son expérience d'écrivain et sa réflexion d'homme d'Etat. 
 
Comment vous est venue cette idée pour le moins originale? 
Valéry Giscard d'Estaing - Cela faisait plusieurs années que j'avais envie d'écrire ce livre. Alors que j'étais président de la République, j'avais souhaité visiter le champ de bataille de la Moskova. C'était en1975. Les Russes furent un peu surpris de ma demande mais y accédèrent. En compagnie de quelques descendants de maréchaux d'Empire, je me suis rendu sur place. On se serait cru à peine quinze jours après la bataille, tant les lieux ont été préservés. J'ai pu voir, dans l'immensité de cette prairie ondulée, les bois, l'isba du maréchal Koutouzov, commandant en chef de l'armée russe, la petite butte où se trouvait Napoléon, et la fameuse redoute Raevsky dont la prise coûta la vie au frère de Caulaincourt. Bataille terrible: 30.000 morts ou blessés pour la Grande Armée, 44.000 morts ou blessés du côté russe. Napoléon entrait à Moscou une semaine plus tard, le 14 septembre 1812, à l'orée d'un brusque hiver où la neige et le froid allaient tout bouleverser. Cette expérience, je l'ai eue physiquement, lors d'un voyage près de la frontière de l'Union soviétique. Nous étions en hélicoptère. Le pilote a prévenu : «Le temps change. La neige va tomber. Nous risquons d'être secoués.» Et de fait, après une demi-heure de vol, le ciel s'est obscurci, l'appareil a commencé à vibrer, faisant des soubresauts, au point que mon interprète a eu une crise cardiaque. Par le hublot, mon regard ne rencontrait qu'un ciel noir, une tornade où les nuées alternaient en vagues serrées. C'est alors qu'à l'instar des taches d'encre dont Victor Hugo croyait voir jaillir des dessins, j'ai commencé à percevoir des ombres, des silhouettes coiffées de chapeaux d'ours, avec des sacs au dos et des guêtres blanches, qui se débattaient contre le vent, en essayant d'avancer. J'ai entrevu l'affreux spectacle de cette course vers la mort, à l'arrivée de l'hiver... Ce sont mes lectures, essentiellement Tolstoï, Guerre et Paix, et le remarquable ouvrage de l'historien Adam Zamoyski, La Marche fatale de Napoléon sur Moscou, qui m'ont induit à approfondir mes réflexions sur le champ de bataille de la Moskova. Pourquoi Napoléon a-t-il commis l'erreur d'arriver si tard à Moscou et, surtout, de ne pas en repartir au plus vite? Curieux parallèle avec l'équipée militaire hitlérienne lors de l'opération «Barbarossa», comme si les leçons de l'Histoire avaient été oubliées. Bref, l'hiver dernier, assez loin de l'actualité, n'étant pas trop pris par mes activités officielles, j'ai écrit de décembre à mai dans le calme d'une petite maison de campagne La Victoire de la Grande Armée. C'est un roman, avec la marge du genre par rapport au réel, mais ancré dans l'authenticité historique fondée sur de multiples sources. J'ai écrit ce récit pour moi, je le dis à mes futurs lecteurs, mais j'aimerais qu'ils prennent plaisir à le lire. 

 Et, si le plaisir est dans le récit, il est aussi dans la joie intellectuelle de l'uchronie. 

Oui, dans mon histoire imaginée, Napoléon prend rapidement conscience des risques que lui fait courir son imprudente expédition en Russie. Plutôt que de laisser végéter ses troupes durant cinq semaines à Moscou comme ce fut le cas, il décide de repartir aussitôt, après avoir cueilli les fruits de la victoire tout en préservant son armée. Il peut alors faire un retour triomphal, assurer son pouvoir, instaurer un véritable régime politique, par le biais d'un Empire libéral qu'il confiera à un digne successeur. Il déclare la paix au monde, envisage les Etats-Unis d'Europe, et prend toutes les initiatives qui couronneront la fin de son règne. Tel est mon récit imaginé, qui ne s'écarte de la réalité que par les quelques dizaines de minutes dont devrait disposer un esprit aussi brillant et calculateur que celui de Napoléon Bonaparte pour effectuer son choix. Mon histoire, séparée de la vie réelle par la minceur d'une feuille de papier, emprunte ses matériaux à cette dernière pour constituer une option plausible. Son seul défaut est de n'être pas arrivée... Je me suis appliqué à décrire une tranche de la vie européenne de ce temps, avec des batailles et de multiples personnages. On fait un voyage, de Moscou vers Paris en passant par Varsovie. Un objet dynamique. Il y a aussi l'idée de décrire les vêtements, et de dépeindre les couleurs. De l'amour, enfin. Et puis l'étincelante Moskova qui s'allonge dans la plaine givrée, tel un serpent... 

Sans entrer dans le détail de l'intrigue que les lecteurs découvriront, on observe une démarche parallèle d'écrivain et d'homme d'Etat. L'affaiblissement physique de Napoléon, par exemple, vous hante. Avez-vous réfléchi à ce risque lorsque vous étiez président? 

Commençons par Napoléon: à la lecture des mémorialistes, j'ai été frappé par sa moindre disponibilité physique, d'abord à cheval, ce qui lui donnait quelques difficultés pour suivre les batailles. Et puis il donnait des signes de fatigue. Dans ses conversations avec Eckermann, Goethe a fait l'éloge, et même un véritable dithyrambe, de son énergie, mais il est clair que, à partir de 1810-1811, on observe une coupure. Il a changé. Ses traits se sont bouffis, son corps s'est alourdi. Sa puissance vitale, surtout, a décru. J'avais réfléchi à ce problème en voyant mon prédécesseur, Georges Pompidou, frappé par la maladie et mourir en fonction. Etant moi-même en bonne santé, et plus jeune, lorsque je suis arrivé à l'Elysée, je ne ressentais pas de pression au quotidien. Mais, durant mon mandat, j'ai toujours eu en tête mes successeurs possibles, et j'ai fait en sorte que mes choix soient connus de mes proches. Maladie, accident, attentat, tout était possible. Il n'était pas question de laisser le pays tomber dans le vide ! Mon choix, dans la première partie de mon septennat, s'était porté sur Jean Lecanuet. Dans la seconde partie, j'avais opté pour Raymond Barre. 

Aviez-vous laissé un testament à l'Elysée? 

Non. 

Et si vous aviez eu une attaque cérébrale? 

Eh bien, je me serais tu ! Mais, de même que Napoléon avait ses maréchaux, j'avais mon groupe d'amis, Poniatowski, d'Ornano, Lecanuet, entre autres, qui connaissaient mes choix. Sous réserve de l'épreuve de l'élection, bien sûr, mais je crois que le choc émotionnel est tel que, si l'on exprime une volonté, elle a des chances d'être respectée. C'était de toute façon une responsabilité vis-à-vis de soi. 

De l'arrivée à Moscou en septembre 1812 à l'abdication de Napoléon, vous prêtez un certain nombre de propos stratégiques à l'Empereur. Cela correspond-il chez vous à un talent que notre époque ne vous a pas permis d'exercer, hormis pour l'opération sur Kolwezi? 

De par ma famille, mes lectures, ma formation à l'Ecole polytechnique, et ma participation à la guerre - modeste car j'étais un tout jeune homme -, j'ai acquis une culture militaire assez complète ; et sans doute, vivant à une autre période, aurais-je consacré une partie plus importante de mon activité à ces questions. La stratégie est chez moi une réflexion assez naturelle. J'ai lu avec passion les récits très savants et complets des mouvements des troupes napoléoniennes, dont je fais bon usage dans mon récit. Cela correspond à une curiosité et, dans une certaine mesure, à une vocation. C'est ainsi, puisque vous l'évoquez, que je me suis fortement impliqué dans l'opération de Kolwezi, dans le sud du Zaïre. L'affaire remonte à mai 1978. L'année précédente, ceux que l'on appelait « les gendarmes katangais », sorte de milice qui avait été licenciée par le général Mobutu, avaient envahi le territoire et menaçaient les intérêts des ressortissants européens, le Zaïre étant ancienne colonie belge. Mobutu avait crié au secours. N'ayant pas de raison particulière d'intervenir, je me suis adressé avec succès au roi du Maroc. Mais, un an plus tard, voilà que cela recommence. Les radios se font écho de pillages et d'exactions. Mobutu m'appelle trois fois par jour. Notre excellent ambassadeur au Zaïre, André Ross, m'informe qu'on va à un massacre géné ralisé. En quelques jours, on va donc monter cette opération. Le général Méry, chef d'état-major général des armées, vient à l'Elysée. Nous choisissons les légionnaires du 2e REP, régiment étranger de parachutistes basé en Corse - au sud -, pour raccourcir le trajet vers l'Afrique. Nos avions Transall n'ayant pas une autonomie suffisante de vol, nous demandons à l'Otan de transporter le régiment jusqu'à Kinshasa. Alexander Haig, commandant du Shape, donne son accord, sans demander d'autorisation à Washington, qui l'aurait vraisemblablement refusée. A partir de Kinshasa, le relais sera pris par des avions français. Je suis tout cela d'heure en heure. C'est alors que les Belges nous posent un problème. Les deux tiers des victimes étant belges, ils souhaitent être associés à l'opération, sans toutefois arriver à se décider ! Le 18 mai au soir, à 22h30, alors que je donne une réception à l'Elysée en l'honneur du président Senghor, un aide de camp me dit que, sur place, les événements se précipitent. Il faut déclencher l'opération au petit matin. J'appelle le ministre des Affaires étrangères pour savoir ce qui se passe avec les Belges. Réponse: 
«- Ils demandent qu'on les attende. Ils vont se décider. 
- Quand? 
- Demain à 8 heures...» 
Je préviens aussitôt le général Méry de prévoir l'opération pour 8 h 30. Le lendemain, à 8 h 15, coup de téléphone du ministre des Affaires étrangères : les Belges sont encore en train de discuter. Ils demandent une heure de sursis. Même problème que pour Napoléon à Moscou : prendre du retard, c'est aller à la catastrophe. Je leur donne jusqu'à 9 h 15, pas plus. Un ou deux avions ont déjà décollé. Je donne l'ordre qu'ils fassent demi-tour. Plus tard, la presse a cru à des contre-ordres, alors qu'il s'agissait simplement d'attendre. Vers 9 heures, les Belges promettent seulement de donner leur réponse dans la journée... Cette fois, je donne le feu vert à l'opération. On en connaît le succès. Et si nous revenions au livre ? 
Arrivant triomphalement à Paris, Napoléon décide d'instaurer les Etats-Unis d'Europe. Une idée d'écrivain, sans doute, mais aussi de chef d'Etat? 
Une idée logique en tous cas ! Dans la vie réelle, la défaite de la Grande Armée a déterminé la fin de l'influence française en Europe, ainsi que la montée du nationalisme allemand. L'hypothèse inverse, celle d'une victoire, avec un Napoléon populaire en France, en Belgique et dans la confédération du Rhin, en Westphalie et en Bavière, aurait permis à l'Allemagne du Centre-Ouest (à condition de tenir la Prusse en respect) de participer à des Etats-Unis d'Europe. Dans mon roman, Napoléon a gagné. Il n'est plus question de combattre. Que peut-il faire, sinon les Etats-Unis d'Europe? 

Mais vous mettez deux bémols qui ne sont pas anodins: une Europe sans la Russie, ce qui se conçoit, mais surtout sans l'Angleterre. 

C'est pourquoi Napoléon dit qu'il faut occuper les Russes ailleurs en les laissant s'étendre en Asie centrale, et rompre l'alliance avec la Turquie pour leur permettre de descendre en direction de la mer Noire. Quant aux Anglais, puis qu'ils restent nos adversaires, il faut les vaincre sur mer en bâtissant une flotte qui sera double de la leur. Comme nous ne pouvons pas y réussir seuls, il faut le faire avec les Espagnols. 

Et qu'en pense Valéry Giscard d'Estaing? 

Que cela se passe en 1812 ! 

Vous faites abdiquer Napoléon spontanément, volontairement, dans votre livre, pour instaurer un empire libéral. 

Oui ! Il rédige pour cela une déclaration. 

Du Giscard d'Estaing pur, mais qui demeure contraire à la personnalité, à la psychologie, au destin même de Napoléon. Vous allez vous faire trancher la tête par les historiens. 

Ils n'auront qu'à lire la couverture, où il est indiqué « roman ». Ce n'est pas un livre d'histoire !, et je n'ai aucune prétention dans ce domaine. Je laisse le champ libre à mon imagination. Et puis, il faut considérer aussi que Napoléon était malade, qu'il était très amoureux de Marie-Louise, et qu'il idolâtrait son fils. L'idée de son retrait au bénéfice de son fils adoptif, Eugène de Beauharnais, prenant la régence en attendant l'avènement de l'Aiglon, n'est pas opposée à son caractère. Pour 1805-1810, je vous accorde volontiers vos objections, mais je n'écris pas sur cette période. 
Encore un mot sur l'empire libéral, avec un pouvoir fort à sa tête. Vous dites que «les Français ne sont pas capables de gérer une république»... 
Ce n'est pas moi qui le dis ! Ce sont les personnages de mon livre, qui parlent en 1812. Kellermann, héros de Valmy, qui a échappé de justesse à la guillotine, et Napoléon sont là-dessus d'accord, pour avoir connu les secousses de la république. Il y a besoin de quelqu'un qui exprime l'intérêt commun, ses pouvoirs étant définis par la Constitution. Relisant Platon et les classiques, notamment L'Esprit des lois, Napoléon songe que la démocratie est au fond le droit à la parole. Lors des grandes réunions sur l'agora, au Ve siècle avant notre ère, la question posée à l'ouverture de la séance était: «Qui peut, qui veut, donner un avis utile à la patrie?» 
Mais vous vous êtes aperçu que mon livre parle aussi d'amour ? Avec des personnages de chair et de sang : une Française employée comme cuisinière en Russie, une comtesse russo-polonaise, le jeune général François Beille - c'est un nom auvergnat, il y eut un Beille qui servit dans la Grande Armée. Sur cette trame de guerre, pleine de bruit et de fureur comme dit le poète, les sentiments et les gestes sont décrits, en termes réservés mais, je crois, évocateurs. 

Le destin rêvé de l'Empereur ne s'est donc pas accompli. On serait tenté de dire de même pour vous... 

C'est vrai. 

S'il y avait une autre uchronie à écrire, la feriez-vous démarrer en1981? 

La réponse est non ! Je ne l'ai pas en tête. Et je ne le ferai pas ! Ce serait pourtant intéressant... Non par rapport à moi, mais à la France, en tant que groupe humain. En 1812, elle était impressionnante dans sa grandeur, sa détermination, son courage, son organisation, etc., ce qui n'est plus le cas pour la France contemporaine, qui s'est affaiblie historiquement. On pourrait imaginer qu'elle ait gardé un équilibre intérieur plus solide, une vocation européenne plus affirmée. Une variante de l'Histoire qui est là, en somme, presque à portée de la main, qui aurait pu se produire, et dans laquelle les Français se situeraient encore dans le courant porteur d'un grand pays capable de prendre des décisions fortes. Mais, naturellement, je ne l'écrirai pas.

Par Patrice de Méritens - Mis à jour le 29/11/2010 à 11:30 Publié le 20/11/2010 à 11:21