Et VGE sauva Napoléon 
 
Rêve. L'Empereur revient victorieux de la campagne de Russie... C'est l'hypothèse que propose Giscard d'Estaing dans " La victoire de la Grande Armée ", en librairie lundi prochain. Laurent Joffrin*, directeur de Libération et grand connaisseur de Napoléon, nous livre sa lecture. 

Et soudain Napoléon devint sage. Le 17 septembre 1812, au Kremlin, palais de tant d'excès, l'Empereur conquérant est pris d'une crise de modération. Nous sommes allés trop loin, dit-il, les Russes ne traiteront pas, ils ont brûlé leur capitale, tout manque ici, nous serons asphyxiés par l'hiver, Moscou est un piège, il faut s'en évader. Aussitôt il donne l'ordre qui va le sauver : avant que la neige soit là, alors qu'il reste un mois de beau temps, la Grande Armée parvenue au coeur de la Russie va rebrousser chemin, victorieuse et intacte, pour aller hiverner en Pologne, pays ami qui saura l'accueillir. Point de retraite, de marches dans la neige, de grognards statufiés par le froid. Non, un retour victorieux, qui préserve la puissance française, épargne son armée et laisse Napoléon maître du jeu en Europe. Pour contredire Victor Hugo, il ne neigerait pas, on ne serait pas " vaincu par sa conquête " et l'aigle ne baisserait pas la tête. 
 
Sur cette idée un peu folle un ancien président, habitué aux surprises de la politique, a brodé une fiction réaliste, une invention vraisemblable qui donne un cours nouveau à l'histoire de France. Napoléon vainqueur... Combien d'écoliers fascinés par l'épopée d'un nobliau corse sans le sou devenu maître de l'Europe ont-ils rêvé d'une fin triomphale à ce parcours unique ? Ah, si l'Empereur avait gagné ! A ce fantasme bien français Valéry Giscard d'Estaing a donné corps dans un récit qui est plus qu'un divertissement : un roman précis, vivant et un réquisitoire contre l'" ubris " en politique, ce vertige du pouvoir et du succès qui conduit aux grandes catastrophes. 
 
On sait ce qu'il advint en vérité. En 1812, les Russes ouvrent leurs ports aux vaisseaux britanniques, ruinant la stratégie du blocus continental qui devait mettre Londres à genoux. Alors Napoléon réunit plus de 500 000 hommes de vingt nations et passe le Niemen. Les généraux du tsar refusent le combat. La Grande Armée doit s'enfoncer au coeur des plaines sans fin pour chercher une bataille décisive. Koutouzov s'arrête à Borodino pour barrer la route de Moscou. C'est une boucherie qui laisse les Français maîtres du terrain. Le 21 septembre, Napoléon entre sans combattre dans la ville aux clochers d'or. Il pense que le tsar va négocier. Les Russes mettent le feu à leur capitale et attendent l'hiver. Napoléon s'illusionne en vaines tractations. Quand il décide de partir, le 19 octobre, le général hiver est sur ses talons. C'est la retraite, lamentable et désastreuse. Les bataillons disparaissent dans la neige, les grenadiers dorment dans le ventre des chevaux morts, les Cosaques abattent les traînards que le froid a épargnés. La Grande Armée se dissout dans la plaine gelée. La suite de l'épopée n'est qu'un long combat en défense à travers l'Europe, jusqu'à la chute définitive à Waterloo. Le grand Empire sombre, victime de la folie des grandeurs de son fondateur. 
 
Connaisseur en ambition, Giscard a vu de près ce vertige de la victoire. Surdoué de la politique, plus jeune président de la Ve République, il a été victime en 1981 d'un Waterloo qu'il a ensuite médité toute sa vie. Même si les deux destins n'ont pas grand-chose à voir, il parle de l'irrationalité de Napoléon en connaissance de cause. Trop vite, trop haut : c'est la promesse d'une chute cruelle. Pour la conjurer, VGE prête à Napoléon un sursaut de raison. " La victoire de la Grande Armée " raconte l'histoire de François Beille, général auvergnat - eh oui ! - que Napoléon charge de la mission dangereuse de retarder les Russes lancés à sa poursuite. Le jeune homme s'acquitte à merveille de son devoir, trompe les Cosaques, protège ses hommes, sabre avec courage et séduit au passage une aristocrate polonaise belle et pâle. Napoléon, son maître et son mentor, qu'on croyait héritier de César, se convertit à la magnanimité de Washington. Il gagne la dernière bataille, déclare solennellement la paix à l'Europe, abdique en faveur du vice-roi d'Italie Eugène, son beau-fils, et réunit un Congrès européen chargé d'organiser pacifiquement le continent. Ainsi, la marche vers les Etats-Unis d'Europe, que Giscard a rêvée quand il était président, est lancée deux siècles plus tôt par un Napoléon bienfaiteur des peuples. 
 
L'uchronie, ainsi qu'on désigne cet exercice qui consiste à imaginer, à partir d'une bifurcation arbitraire des événements, un enchaînement historique qui n'a pas eu lieu mais qui aurait pu advenir, suppose une connaissance intime des hommes et des faits. Sans vraisemblance, sans respect des ressorts logiques d'une situation, elle se change en divertissement gratuit. L'académicien-président évite le piège. Il connaît bien, de toute évidence, la geste napoléonienne, les moeurs d'une époque, la mentalité des grognards, les routines de la Grande Armée, les souffrances de la campagne de Russie, les pensées de l'Empereur et ses habitudes de vie quotidienne jusque dans les détails. 
 
Il marche ainsi dans les traces d'un prédécesseur oublié, Louis Geoffroy-Château, auteur d'une des premières uchronies connues, " Histoire de la monarchie universelle ", qui date de 1841, où l'on voit un Napoléon, vainqueur d'une nouvelle bataille en Russie, qui obtient la reddition du tsar et poursuit sa course jusqu'en Inde et en Chine, qu'il soumet à sa férule, avant de subjuguer les Etats-Unis et de parachever ainsi la conquête de la planète entière. Quoique attelé au même exercice, Giscard se sépare de Geoffroy-Château. Ce président qu'on a défini souvent comme orléaniste, bourgeois libéral et européen montre la science d'un bonapartiste enragé, le savoir d'un napoléonien de longue main. Mais, pour employer le langage giscardien, à l'Empereur comme naguère à de Gaulle il oppose un " oui, mais... ". Il regarde la France de Napoléon au fond des yeux, souhaite qu'elle soit gouvernée au centre, en recueillant l'assentiment de deux Français sur trois, qu'elle ne prétende pas au monopole du coeur et qu'à l'heure de la décision, au milieu de la Russie et au faîte de sa puissance, Napoléon fasse le bon choix. Il imagine un Empereur vainqueur mais modéré. 
 
C'est la difficulté de l'ouvrage. L'idée d'un Napoléon sage ressemble à un oxymore. Bonaparte eût été raisonnable qu'il n'eût pas lancé en 1796 une armée " nue et mal nourrie "à la conquête de l'Italie. Il n'eût pas vogué jusqu'en Egypte alors que la Méditerranée était soumise à la Royal Navy. Il n'eût pas saisi le pouvoir en brumaire, manquant de se faire mettre hors la loi, sauvé in extremis par son frère Lucien. Il n'eût pas fondé l'Empire qui le désignait à la vindicte des rois et le condamnait à la victoire éternelle. Bref, un Bonaparte sage ne fût pas devenu Napoléon. Giscard imagine une conversion soudaine, un chemin de Damas sur la route de Moscou. C'est finalement son invraisemblance qui en fait le charme. Politique rationnel, Giscard veut un Napoléon à son image. C'est un fait qu'après Austerlitz ou après Wagram l'Empereur eût été mieux avisé de traiter de manière magnanime, au lieu d'humilier ses ennemis. Le dieu de la guerre se serait assuré une postérité sans tache s'il s'était fait le prince de la paix. L'uchronie de VGE est ainsi un message à tous les puissants : la folie du pouvoir, toujours, guette. Peut-être faut-il y lire, aussi, une leçon subliminale. Observateur aigu, Giscard voit les failles de ses successeurs comme celles de ses lointains prédécesseurs. Ses conseils de sagesse ne sont pas seulement rétrospectifs ; ils valent pour aujourd'hui. Giscard tance l'hyper-Empereur. N'est-ce pas, aussi, pour prévenir, discrètement, un hyper-président ?.

Le Point - Laurent Joffrin - Publié le 18/11/2010 à 10:13